Quels apports des livings labs dans la durée ? Interview croisée des territoires pilotes
Face au constat d'une difficulté de lancer des démarches de participation en incluant toutes les parties prenantes sur un territoire, l'ADRETS explore depuis trois ans, et développe l'aller-vers au travers d'une méthode appelée "living lab", une approche innovante qu’elle a progressivement mise en place pour impliquer les habitant.e.s dans les processus de recherche et d’innovation. On vous raconte.
Nous avons choisi de développer cette méthodologie expérimentale après avoir fait plusieurs constats dans nos pratiques liées aux stratégies de territoire :
- Une pratiques de nos diagnostics mobilisant surtout les élu.e.s et socio-pro dans des ateliers de co-construction
- Des temps de travail avec les habitant.e.s s'apparentant plus à de l'information et de la consultation, plutôt qu'un vrai processus participatif
- Un besoin pour l'équipe de travailler sur le temps long pour s’impregner du territoire, le connaître, le vivre pour développer des solutions pertinentes
- Une volonté d'aller en profondeur et pas que dans les centralités des vallées
- Un besoin de passer du diagnostic à l’action (dans une logique de démocratie du faire), d'impulser des dynamiques
Le dispositif de living lab se veut comme une méthode dans laquelle les citoyen.ne.s, collectifs d’habitant.e.s, usager.e.s, associations sont considéré.e.s comme des acteurs et actrices essentiel.le.s des processus de recherche et d’innovation. Nous ne revendiquons pas la maternité de cette méthode d'action sur le territoire, mais nous avons développé celle-ci en nous inspirant de la littérature et d'exemples de résidences territoriales déjà existants et ayant fait leur preuve. Cette approche permet de développer des solutions innovantes, adaptées au territoire et tirant parti de ses ressources, tout en intégrant la population à chaque étape du processus, pour co-construire et co-évaluer les expérimentations basées sur les attentes et les souhaits des résident.e.s. Dans ce contexte, une innovation n’est pas nécessairement une méthode inédite, mais peut également désigner une démarche qui n'a pas encore été mise en œuvre sur le territoire concerné.
Cette méthode se décline en 4 étapes co-réalisées avec les habitant.e.s et les usager.e.s du territoire :
- Diagnostic : Permet de faire émerger les problématiques les plus proches de la réalité, en allant au plus près des habitant.e.s, sur la place du marché, dans les lieux de vie du territoire
- Effervescence d’idées : Trouver des idées innovantes pour répondre aux problématiques présentées dans le diagnostic
- Expérimentation : Mise en action, et prototypage de solutions liées aux problématiques repérées dans le diagnostic
- Évaluation : Analyse des expérimentations et pistes d’amélioration et de modification pour une pérennisation dans le temps.

Cette démarche a permis à l’ADRETS de concevoir une méthode de mise en œuvre adaptée, avant de la tester concrètement. Depuis 2022, trois Livings Lab ont eu lieu, dont deux en partenariat avec le master Ingénierie du développement et de l'aménagement des territoires en transition (IDATT) de l’Université de Grenoble, dans le cadre d’un atelier étudiant.
Ce partenariat est né d'une volonté de pouvoir continuer d'améliorer la méthode, de pouvoir l'alimenter avec des idées nouvelles de futur.e.s professionnel.le.s du développement territorial et de pouvoir également multiplier les capacités d'aller à la rencontre des habitant.e.s, avec un groupe d'une douzaine d'étudiant.e.s travaillant pendant 6 mois sur le living lab.
Présentation des territoires d'expérimentation
Entre septembre 2023 et mars 2024, l’ADRETS a mis en place un living lab dans la commune de Veynes, axé sur les thématiques des mobilités et de l'accès aux services de proximité. L'objectif de cette initiative était d'analyser les pratiques de mobilités des habitant.e.s et de fournir des éléments de diagnostic, tout en élaborant des propositions pour améliorer les conditions de déplacement. Au cours de cette résidence territoriale, deux actions prototypes ont pu être testées autour de la mobilité : pietonnisation d'un axe du centre-ville, développement d'un réseau de covoiturage.
En 2024-2025, l'ADRETS a décidé de poursuivre son processus de recherche-action, avec la conduite d'un nouveau living lab sur la Communauté de communes Vallée de l’Ubaye Serre-Ponçon (CCVUSP), située dans les Alpes-de-Haute-Provence. Ce second living lab élargit son champ d'étude, ne se limitant pas uniquement aux questions de mobilité, mais abordant plus globalement la problématique de l'habitabilité à l’année dans la CCVSUP. Ce living lab a été mené toujours en partenariat avec le master IDATT. Suite au diagnostic et la phase d'effervescence d'idées, deux actions ont pu être prototypées :
- l'autre portant sur la création d'un espace de convivialité/lieu de vie pour les jeunes (16-20 ans) du territoire
La méthode utilisée (présentée ci-dessus) mêlant concertation, exploration et outils participatifs, s’inscrit dans la continuité du travail de l’ADRETS sur les enjeux d’habitabilité au sens large, en traitant dans les cas présentés ici de sujets plus spécifiques : mobilité, jeunesse, communication. Elle interroge la place de la parole habitante, l’expérience des lieux, et les conditions d’une véritable co-construction.
Comme dans l'ensemble des méthodes et des expérimentations qu'elle lance, l'ADRETS a souhaité au travers de cet article faire le bilan (calmement?) après 12 et 24 mois d'exprimentation des livings lab dans les territoires pilotes. Pour cela, Noémie est allée interviewer Vincent Sindirian, chargé de mission Petites Villes de Demain et Françoise Bellanger, adjointe à la démocratie participative pour la commune de Veynes, ainsi que Jennifer Dupitier, cheffe de services Solidarités de la Communauté de communes de la Vallée de l'Ubaye Serre-Ponçon. Voici un résumé des échanges.
- Une méthodologie laissant place à l'imprévu et à un regard neuf
« On s’est donné le temps, on s’est accordé le droit d’aborder le territoire différemment », explique Jennifer Dupitier de la CCVUSP. Loin des diagnostics existants ou des démarches de participation au cadre parfois très rigide et ne laissant pas vraiment la place à l'imprévu et au réajustement, ainsi qu'à des injonctions à produire des livrables souvent quantitatifs, ne traduisant pas assez "la parole habitante", cette expérimentation a permis une approche qualitative, fondée sur le ressenti, l’exploration. Les étudiant.e.s, peu familier.e.s des dynamiques locales, comme des méthodes de participation "plus classiques", de type consultatives ou de concertation, ont pu apporter un regard neuf, une fraîcheur et un décalage, à la fois sur le territoire, mais également sur les méthodes proposées. Un regard précieux sur deux territoires aux dynamiques pouvant parfois sembler complexes.
- Des graines semées, à faire germer
Si les retombées concrètes se sont fait attendre, la richesse de l’expérience humaine et collective n’est pas à minimiser. L’exposition au Quai des Arts (Rencontre Services et Territoires ADRETS 2024), les échanges avec les élu.e.s, les dispositifs de type "boîte à idées" ou "porteur de parole", l'arpentage, la piétonnisation temporaire… autant de moments partagés qui ont nourri les réflexions locales. Pour Françoise Bellanger, adjointe au maire de la commune de Veynes, l’enjeu était aussi d’oser aborder une thématique clivante : « Ce qui était intéressant, c’est que les étudiant.e.s n’avaient pas d’enjeux personnels dans le territoire. Ils ont pu proposer, imaginer, sans filtre. C’était riche, irremplaçable. »
La mise en lien avec l’ADRETS a également joué un rôle de catalyseur. « L’ADRETS joue son rôle de lanceur de dynamiques. Une petite expérimentation peut devenir une vraie prise de conscience pour une collectivité », note Françoise Bellanger. Ainsi, il convient de noter que depuis, 2 autres ateliers se sont succédés sur la commune de Veynes et un nouveau partenariat avec le master Gestion Durable des Territoires de Montagne de Gap est né.
- Une dynamique freinée par des spécificités locales
L’expérimentation n’a pas échappé à certaines limites. La synthèse des interwiews montre que plusieurs enjeux ont pu avoir un impact sur la réalisation des actions et du processus complet :
- Le fait de faire appel à tiers comme l'ADRETS étant le commanditaire pour agir un territoire est une richesse, car il permet de pouvoir accompagner une douzaine de futurs professionnel.le.s sur un territoire, là où les technicien.ne.s n'en avaient pas forcément le temps et les moyens financiers pour tester ce genre d'approche. Mais celui-ci peut également créer une distanciation entre la collectivité et le living lab et un manque d'implication tout au long de la démarche.
- le manque de lisibilité des attendus du fait du processus itératif de la méthode est aussi un facteur qui a pu sembler peu sécurisant parfois pour la collectivité
- le manque de portage politique, la structuration en cours de la collectivité ou l'immaturité sur les questions de participation sont autant de facteurs ayant pu également limiter les effets concrets du travail.
« La CCVUSP n’était pas tout à fait prête au printemps 2024 », reconnaît Jennifer. Entre un pôle en cours de structuration, une équipe changeante et la difficulté d’un portage politique clair en amont, l’accueil de la démarche n’a pas trouvé toute la résonance espérée".
- Le "temps long", essentiel dans ce type de processus est également déterminant. En effet l'effet propulseur de l'accompagnement de l'ADRETS avec les étudiant.e.s du master IDATT, doit-être ensuite poursuivi et porté par la collectivité. « Ca n’a de sens que si c’est inscrit dans la durée. Du one-shot, ça n’a pas de portée. » (Vincent Sindirian)
- Reconnaître la valeur du processus plus que des résultats
Pour Vincent Sindirian, l'enjeu serait d’assumer pleinement la dimension "formative et expérimentale" de ce type de projet : « Il faut que tout le monde reconnaisse que c’est un processus d’apprentissage collectif. Le sujet n’est qu’un prétexte pour lancer des dynamiques. »
Il évoque également l’importance d’une posture de "tiers-facilitateur", incarnée par l’ADRETS, pour créer un cadre sécurisé d’expérimentation : « Cela ouvre des possibles, ça rend des choses visibles. »
- Quels enseignements pour la suite ?
Si globalement, la démarche a été jugée très positive par les deux territoires, plusieurs pistes d'amélioration sont possibles et ont été notées par les personnes interrogées. Ces pistes rejoignent les conclusions de la note sortie en décembre 2024 sur la participation des habitant.e.s dans les territoires ruraux alpins.
En résumé, les améliorations possibles sont :
S’assurer d’un "portage politique clair", dès l’amont ; Choisir un territoire suffisamment "mature et structuré" pour accueillir la dynamique ;
Mieux articuler les "attentes des collectivités" avec la démarche exploratoire des étudiant.e.s ; Créer un "groupe pilote local" pour porter la co-construction, et permettre à la démarche de grandir en même temps que le territoire.
Malgré les freins rencontrés, cette démarche a permis de "créer un espace d’exploration collective, rare et précieux". Elle illustre ce que peut être une "coopération territoriale vivante", fondée sur l’échange de savoirs, l’écoute mutuelle et l’envie de faire autrement. Que les expérimentations aient marchées ou non, cela a toujours permis l'apprentissage et c'est "aussi ça, l’expérimentation".
Et si certaines graines n’ont pas encore germé, il ne tient qu’aux collectivités, associations et acteurs locaux d’arroser le terreau fertile ainsi mis en place, afin que ces dynamiques ne restent pas une "parenthèse enchantée". Et du côté de l'ADRETS, nous repartons avec de nouvelles idées pour développer les futurs livings lab et les démarches d'aller-vers. La suite en 2026 ?